Écrire pour soi, quand on est hypersensible et introvertie


Un mardi soir, il y a quelques années. J’étais sur le canapé, Netflix allumé avec le son presque coupé, une tasse de thé à côté de moi que je n’ai jamais bue. Mon chat dormait contre ma jambe.

Je repensais à une phrase d’une collègue, dite vers quinze heures. Une phrase de rien, à laquelle je n’avais pas répondu. La vraie réponse m’est venue là, à vingt-deux heures, avec sept heures de retard.

Il ne s’était rien passé de grave ce jour-là. C’est bien ça le problème : rien d’assez grave pour en parler à quelqu’un, et quand même une soirée entière à le porter.

Si tu es à la fois hypersensible et introvertie, tu connais peut-être ce mardi soir. Tu captes plus de choses que les autres pendant la journée, et tu as besoin d’être seule et au calme pour en faire quelque chose. Le calme arrive vers vingt-deux heures, quand il ne te reste plus d’énergie pour rien.

Écrire pour soi, sans lecteur, tombe bien à ce moment-là. Voilà ce que ça change, concrètement.

Tu n’as pas besoin de parler

Quand on te demande comment tu vas, tu réponds que ça va, et la vraie réponse te vient deux heures plus tard, seule en voiture. Tu as besoin de temps pour savoir ce que tu penses.

Parler demande une réponse tout de suite, devant quelqu’un qui attend. Sur une page, tu peux chercher ton mot pendant dix minutes. Personne ne remplit le silence à ta place, personne ne reformule ce que tu voulais dire.

Personne ne te regarde pendant que tu écris

Tu surveilles les visages sans même le décider. Tu sens quand ton interlocuteur se crispe, alors tu adoucis, tu rassures, tu ranges un peu ce que tu allais dire. Ça t’arrive en réunion, avec ta mère, avec ta meilleure amie.

Une page n’a pas de visage. Elle ne se crispe pas, elle ne s’inquiète pas pour toi, elle n’a pas de conseil à te donner. Tu peux donc y écrire la version non arrangée, celle que tu adoucis toujours pour les autres.

Ça met la journée quelque part

Tu as enregistré le ton d’une collègue, la lumière du bureau, le message que tu as relu trois fois avant de l’envoyer. Rien de tout ça n’est ressorti de la journée.

Pendant des mois, je me suis réveillée vers trois heures du matin avec l’ensemble qui repassait, au ralenti. Dix minutes d’écriture le soir, c’est déposer une partie de ce stock ailleurs que dans ta tête. Ce n’est pas magique. Mais ce qui est sur la page occupe un peu moins de place derrière tes yeux à trois heures du matin.

La main va moins vite que la tête

Quand tu rumines, la même pensée tourne à toute vitesse et ne finit jamais. En écrivant, tu es obligée d’aller à la vitesse de ta main. Une phrase, puis la suivante.

La pensée devient alors une ligne, avec un début et une fin. Et très souvent, elle est plus petite écrite que pensée.

Si tu veux essayer sans rien décider de plus
Une fois par mois, j’envoie une lettre qui s’appelle Papier Pivoine. Un texte court à lire le soir, et une question à écrire si tu en as envie. C’est gratuit, et tu peux partir quand tu veux.

Tu peux écrire ce que tu ne diras jamais

Il y a des choses que tu gardes parce qu’elles blesseraient quelqu’un, ou parce qu’on te répondrait que tu exagères. Que tu en as assez de ta mère, par exemple. Que tu n’aimes pas quelqu’un que tout le monde autour de toi trouve formidable.

Il y a aussi celles que tu tais parce qu’elles ne ressemblent pas à la femme que ton entourage croit connaître. Dans mon carnet, il y a des pages que je ne montrerai à personne pour cette raison précise, et c’est exactement pour ça que j’avais besoin de les écrire quelque part.

Le papier ne se vexe pas et ne le répète à personne.

Tu peux relire

Un carnet garde une trace avec une date. Au bout de trois mois, tu vois que la même chose revient tous les dimanches soir vers dix-huit heures. Tu vois aussi que la semaine où tu pensais ne jamais t’en remettre est passée, et que tu l’avais oublié.

C’est difficile de croire ça quand quelqu’un te le dit. C’est plus simple quand c’est écrit de ta main.

Dix minutes, sans rendez-vous

Il n’y a ni liste d’attente ni trajet à faire. Tu n’as à expliquer à personne où tu vas le mardi soir, ni pourquoi. Ça ne coûte rien d’autre qu’un carnet, et les semaines où tu n’écris pas, personne ne le remarque.

C’est souvent ce qui rend la chose possible quand on a un travail prenant, des parents qui vieillissent, et un agenda où il ne reste pas dix heures par semaine à se dégager.

C’est le seul endroit où on ne te demande rien

Tu es probablement celle à qui les autres se confient, celle qui remarque quand quelque chose ne va pas chez eux. Tu es douée pour ça depuis longtemps, et ça fatigue plus qu’on ne le dit.

Dans ton carnet, il n’y a personne à écouter, personne à ménager, personne dont l’humeur dépend de ce que tu vas répondre.

Si la page blanche te bloque
C’est la difficulté la plus courante, et c’est pour ça que Papier Pivoine existe. Chaque mois, une question posée simplement, assez claire pour que tu saches par où commencer. Tu y réponds chez toi, sur ton carnet. Personne ne lit ce que tu écris.

Ce que j’ai écrit le premier soir

Je n’ai pas commencé avec une belle intention. Quelqu’un me l’avait suggéré, je n’avais personne à qui dire ce que j’avais à dire, et je ne dormais plus.

Le premier soir, j’ai fait la liste de tout ce qui n’allait pas. Rien de construit, rien de joli, dans l’ordre où ça venait. Je me suis sentie un peu plus légère, sans plus. J’ai recommencé le lendemain soir. Personne autour de moi ne l’a su, et ça a duré des années comme ça.

Ce n’est pas une idée neuve

Un chercheur américain, James Pennebaker, a demandé dès le milieu des années quatre-vingt à des gens d’écrire quinze minutes par jour, quatre jours de suite, sur quelque chose de difficile qu’ils n’avaient jamais raconté. Beaucoup d’études ont suivi. Les effets mesurés sur le moral et la santé sont modestes, mais ils existent.

Autrement dit, tu ne perds pas ton temps avec un joli carnet.

Tu n’as pas besoin d’aller mal pour t’y mettre

Ton travail se passe bien, ta vie tient debout, tu n’as pas de raison précise. Tu te dis que tu n’as pas de quoi te plaindre, et c’est sans doute vrai.

Tu n’as rien à réparer. Écrire te donne seulement un endroit où poser ce que tu portes, les soirs où c’est un peu lourd.

Par où commencer, ce soir

Tu n’as besoin ni d’un beau carnet ni d’une méthode. J’écris toujours dans le même modèle rechargeable, dont la couverture est couverte de griffures de chat.

Prends la première feuille qui traîne et écris ce qui te reste de la journée. Une phrase sur une remarque entendue à quinze heures suffit. Arrête-toi quand tu veux, même au milieu d’une phrase. Ça compte quand même.

Papier Pivoine, une lettre par mois
Si tu veux, laisse ton adresse ici. Tu recevras une lettre par mois, et rien d’autre. Tu la liras le soir même ou tu la laisseras dormir dans ta boîte. Rien ne presse.